Pourquoi s'entraîner à ressentir la gratitude

Rédigé par Cheval Noémie,

décembre 2020

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Au sein du mouvement de la Transition, nous insistons sur l’importance de pratiquer la gratitude avant de nous plonger dans les émotions plus inconfortables. Dans cet article nous découvrons les raisons de cette posture et les richesses qui se cachent derrière cette pratique. L’article finit par vous offrir quelques pistes pour la pratiquer davantage dès aujourd’hui.

    La dimension politique du coeur

    Il y a 6 ans, j’étais en formation en Angleterre aux côtés de Looby Macnamara Livre et de Peter Cow 8 Shields pour me former à la permaculture humaine. Le premier jour après des heures de trajet, nous créions le cercle d’ouverture et j’avais hâte d’entendre qui était là, quelles étaient leurs expériences, de pouvoir partager les miennes et de partager comment j’allais. Pourtant, à ma surprise, nous avons commencé par un tour de gratitude. Un tour de gratitude ? Le mot sonnait comme un peu poussiéreux et je me lançai dans l’exercice. Ce partage me bouleversa et des larmes me vinrent aux yeux : une première pour moi dans un tour d’ouverture, habituée à une militance à la dure où j’avais bien souvent serré les dents. Que s’était-il passé ? Ensuite nous fûmes invité·es à une marche nocturne et silencieuse pour se présenter et partager ce qui nous touchait et ce pourquoi nous étions reconnaissant·es.

    La soirée terminée, je mis du temps à m’endormir car j’avais une petite colère intérieure ; mon égo frustré et mon mental insécurisé ne me laissaient pas en paix. Il m’a fallu du temps pour comprendre la révolution qui s’était opérée dans ce simple cercle d’ouverture où, au lieu de parler de soi en premier, nous remerciions les autres et le vivant. Ce rituel se poursuivit durant les 10 jours à chaque cercle d’ouverture. Cette reconnexion à l’abondance de beau, de soutien, d’amour m’a permis de me réconcilier avec une partie de moi qui aime la vie et qui s’autorise à le dire sans avoir peur d’avoir l’air ringarde ou « bisounours ». J’ai également compris que pratiquer la gratitude pour la Transition était devenu pour moi un acte politique et spirituel qui m’aide à me décentrer pour m’engager au service de plus large que moi. De plus – cerise sur le gâteau – cela me procurait des émotions positives et libératrices. J’aimais écouter les histoires des autres et j’aimais partager les miennes pour nous rencontrer à un autre endroit d’engagement que celui de la tête. Depuis lors, je muscle ma capacité à mettre la lentille de la gratitude dans mon regard sur le monde : une posture radicale et révolutionnaire qui change le monde.

    Qu’est ce que la gratitude ?

    Mais quelle est donc cette pratique qui m’a tant bouleversée ? Que se cache donc derrière cette notion bien connue et dont la pratique semble si révolutionnaire ?

    Pour définir les contours de la gratitude, je vous renvoie à la lecture de l’un des ouvrages incontournables écrit par Joanna Macy : « L’espérance en mouvement ». Joanna commence en ces termes :

    «Être vivant dans ce magnifique univers auto-organisé- participer à la danse de la vie avec des sens pour la percevoir, des poumons pour la respirer […] – est en soi une merveille au-delà des mots. De surcroît, c’est un immense privilège d’être gratifié d’une vie humaine, avec une conscience autoréflexive qui nous permet un regard lucide sur nos propres actions et nous donne la capacité d’effectuer des choix. C’est ce qui nous permet de choisir de prendre part à la guérison de notre planète (1)…Nous tenons trop aisément ce don pour acquis. C’est pourquoi tant de traditions spirituelles commencent par une action de grâce, pour nous rappeler que, malgré toutes nos souffrances et nos craintes, notre existence même est un bienfait immérité que nous n’aurions jamais pu créer nous-mêmes.»

    Ainsi, la gratitude c’est ce «vif sentiment d’émerveillement, de la reconnaissance et de l’appréciation»(2) .

    On perçoit d’ores et déjà dans cette définition le puissant potentiel de la gratitude. Et l’on peut aller encore plus loin, pour en exploiter tous les bénéfices, que Joanna Macy décrit à merveille :

    • La gratitude favorise le sentiment de bien-être. Lorsque l’on prend l’habitude d’activer notre gratitude seul ou en groupe, on entraîne plus facilement et rapidement son esprit à remarquer les aspects positifs dans notre vie… La gratitude a deux aspects : l’un est l’appréciation, où l’on ressent comme positif ce qui s’est passé ; et l’autre est l’attribution, où l’on reconnaît le rôle de quelqu’un ou de quelque chose dans ce qui est arrivé… La gratitude est une émotion sociale. Elle fait ressortir notre côté chaleureux et notre bonne volonté envers les autres. (pp. 73-77) « Quand on n’a pas le moral, on pourrait penser que c’est exagéré de porter son attention sur quelque chose d’aussi positif. Pourtant , reconnaître les dons de la vie donne des forces. En savourant ces cadeaux, nous augmentons notre faculté psychologique à garder notre équilibre et notre calme sur les flots houleux. Voilà pourquoi nos ateliers commencent ainsi. La gratitude renforce la résilience, ce qui donne des forces pour faire face aux informations perturbantes.(3)
    • Commencer avec des émotions positives nous soutient pour accueillir celles qui sont plus inconfortables. Quand on aborde des questions telles que le changement climatique, la posture de la gratitude est une alternative raffraichissante à la culpabilité et à la peur. (p. 89)
    • La gratitude renforce la confiance et la générosité, car elle nous aide à reconnaître les moments où nous avons pu compter les uns sur les autres… elle joue un rôle clef dans l’évolution du comportement coopératif et dans l’évolution des sociétés. Lorsque les niveaux de gratitude sont élevés, nous sommes non seulement plus enclins à rendre service, mais nous sommes également plus susceptibles d’aider des personnes que nous ne connaissons pas. (p. 76) La partage de la gratitude permet d’ouvrir les coeurs et créer la confiance dans le groupe.
    • La gratitude antidote au consumérisme, alors que la gratitude peut accroître le bonheur et la satisfaction de la vie, le matérialisme- le fait de donner une valeur plus élevée aux biens matériels qu’aux relations humaines profondes- à l’effet inverse… la gratitude c’est de se délecter et se sentir satisfait de ce dont on a déjà fait l’expérience, à l’inverse de ce que nous propose la publicité. L’industrie de la publicité a pour but de saper ces sentiments en nous convaincant qu’il nous manque quelque chose…. ainsi la gratitude nous fait déplacer notre attention du verre à moitié vide au verre à moitié plein.

    Présentée ainsi, la gratitude semble évidente et pourtant elle reste parfois difficile à évoquer dans nos groupes. Pourquoi ne la pratiquons-nous pas davantage?

    Les blocages à la gratitude

    L’un des blocages est la place de notre mental au dépend des dimensions du coeur. Il ne s’agit pas d’en choisir une au dépend de l’autre, mais de leur donner une place et une valorisation égale dans nos processus. La bienveillance, comme dans toutes pratiques de transition intérieure, est de mise. Ce qui aide dans ce cas, c’est d’être en capacité d’expliquer pourquoi nous la célébrons afin de rendre les personnes libres de choisir en conscience d’ y participer ou non. Aussi, au niveau individuel et collectif, ritualiser les pratiques de gratitudes nous aide à bénéficier des bienfaits exprimés ci-dessus.

    Dans de tels espaces, «parfois la gratitude vient facilement. Si tout va bien ou qu’il vous arrive quelque chose de bon, l’appréciation et la reconnaissance peuvent couler de source. Quand le ciel s’assombrit, chercher des raisons pour vous sentir reconnaissant pourrait, dans un premier temps, susciter un sentiment d’inconfort proche du déni. Mais il n’y a pas de raison de se sentir reconnaissant pour tout ce qui se passe. Il s’agit plutôt d’admettre qu’il y a toujours un panorama plus vaste, une vision plus large composée à la fois d’aspects positifs et négatifs. Pour nous permettre de reconnaître clairement les éléments difficiles et d’y réagir de manière constructive, nous devons puiser dans nos ressources qui font ressortir le meilleur en nous. La gratitude mène à cela. Nous pouvons nous entraîner à puiser dans cette ressource à tout moment». (p. 81)

    Nos représentations socio-culturelles peuvent également nous bloquer. Comme le dit Joanna Macy : «Dans la culture dominante, on estime que la gratitude est une politesse, et non pas une nécessité. Dans d’autres cultures et spiritualités, l’histoire est bien différente. Notre bien-être dépend du monde naturel et la reconnaissance nous lie à notre but qui est de prendre soin de la vie». (p. 84) S’autoriser à se désaculturer au service de la culture du changement de cap est l’un des enjeux de la transition intérieure.

    La gratitude nous motive à agir pour notre monde

    Ainsi, la gratitude est l’une des voies pour désapprendre une part de notre rapport au monde qui est destructrice. Joanna nous l’explique en ses mots :

    «Un producteur de bois a déclaré un jour qu’en regardant un arbre, tout ce qu’il voyait était un tas d’argent sur une souche. Si nous considérons les arbres comme nos alliés qui nous aident, nous voudrions devenir leurs alliés. Cette dynamique nous entraîne dans un cycle de régénération, dans lequel nous prenons ce dont nous avons besoin pour vivre, mais nous donnons aussi en retour. Parce que notre culture industrialisée moderne a oublié ce principe de réciprocité, les forêts continuent à rétrécir et les déserts à croître. Pour contrer cette désintégration, développons donc une intelligence écologique qui reconnaît que notre bien-être personnel dépend du bien-être du monde naturel». (p. 87)

    La gratitude, pilier de toutes les traditions spirituelles, nous montre une des voies pour sortir de la société de consommation. Elle nous montre à voir tout ce qui nous est donné par les autres et par le vivant. Son partage ouvre les coeurs et crée de la confiance dans les groupes. En collectif, il nous permet de reconnaître nos singularités universelles, accueillant nos différences comme une richesse et la confiance que nos différences sont entendues et valorisées.

    La gratitude est un des piliers central de la culture émergente au service de la Transition. Elle cache en son sein la capacité de maintenir notre enthousiasme au service du changement positif, de nous faire prendre conscience de l’abondance en nous et autour de nous et de guérir nos relations autrefois basées notamment sur l’anthropocentrisme, l’ethnocentrisme, le racisme et le sexisme. Une fois affirmée, nous sommes mieux à même d’aborder les émotions inconfortables et douloureuses liées à la destruction de la vie sur terre. 

    Ainsi, choisir une posture de gratitude est une compétence qui s’apprend et qui s’améliore par la pratique. Cela ne dépend pas du bon déroulement de la vie, ou de recevoir des faveurs des autres. C’est apprendre à mieux repérer ce qui est déjà là.(4)

    Exprimer sa gratitude, c’est faire du bien aux autres autant qu’à soi, se connecter au vivant et faire un pas de plus sur le chemin de la transition.

    Outils pratiques

    Concrètement, comment mettre en place des moments et des espaces d’expression de gratitude ?

    En posant des questions ou en accompagnant une méditation : Par exemple :

    • Réfléchissez- sentez si vous avez de la gratitude pour quelqu’un ou quelque chose ? Sentez- vous un merci monter en vous pour une personne qui fait que vous êtes là aujourd’hui à suivre ce MOOC en transition intérieure ? (quelqu’un qui garde vos enfants ou vous-mêmes qui avez su protéger cet espace pour apprendre au service de la transition), etc.
    • En faisant une balade guidée dehors à la recherche de tout ce qui nous est offert : oxygène, chaleur, beauté, soutien, etc. Lors d’atelier ou de formation, l’affirmation de la gratitude commence en accueillant chaque personne qui arrive avec un salut chaleureux et une attention d’inclusion. Joanna nous dit : «Considérer chaque personne comme un cadeau aide à éprouver de la joie. Nous prenons ensuite un moment pour évoquer l’amour que nous partageons envers la vie sur Terre, sans toutefois étiqueter ce processus comme une « affirmation ». Cela produit un effet de relaxation et de vivacité, et sert de fondement régénératif pour tout ce qui suit. Cela permet aussi de faire remonter notre douleur pour le monde, car savoir ce que nous chérissons déclenche la reconnaissance de combien cela est menacé» (5).
    • En récoltant les pépites de la journée : qu’avons-nous appris ? qu’ai-je reçu ? qu’ai-je donné ? qu’est ce qui nous a soutenu ? Quel est mon coup de cœur ?
    • Ce qui peut aussi nous aider pour pratiquer la gratitude et la reconnaître est d’utiliser les 3 niveaux de reliance à guérir dans notre monde aujourd’hui :
    • Gratitude vis-à-vis de soi-même : remercier et reconnaître ses ressources intérieures.
    • Gratitude vis-à-vis des autres : remercier et reconnaître que ce n’est pas seul qu’on y arrive et sentir l’abondance de soutien.
    • Gratitude vis-à-vis des autres qu’humains : tout ce qui nous permet de vivre, les végétaux, les animaux, le soleil, l’oxygène, les champignons, les bactéries, etc. 

    Ces temps de récoltes changent tout, ne pas les oublier en chemin c’est incarner la transition intérieure.

    (1) MACY, J. & YOUNG BROWN M., Ecopsychologie pratique et rituels pour la Terre (Coming Back to life: Practices to Reconnect Our lives, Our World, 1998), Gap, Le Souffle d’Or, 2008 (avec Molly Young Brown), p.105

    (2)Robert A. EMMONS, « The Joy of thanks », Spirituality & Health, 28 janvier 2012, en ligne (sur abonnement) : http://spiritualityhealth.com/articles/2012/01/28/joy-thanks

    (3)Ibidem

    (4)MACY, J. & JOHNSTONE C., L’espérance en mouvement, Comment faire face au triste état de notre monde sans devenir fous, Labor et Fides, 2018, p.74

    (5)Ibidem