Son nom c’est juste...

La Gazette de l’avenir – le Monde en 2030 – 24 novembre 2022

 

La scène se déroule au restaurant :

– La cliente : Garçon, qu’est-ce que vous avez comme vin ?
– Le sommelier : Du rouge, du rosé et du blanc, Madame.
– La cliente : En vin rouge, qu’est-ce que vous avez ?
– Le sommelier : Bah, du vin rouge, quoi.
– La cliente : Oui, mais quel cépage ? Du Pinot noir, du Merlot, du Gamay… ?
– Le sommelier : M’enfin, je n’en sais rien, c’est juste du raisin, quoi !

Cette situation fictive vous semble-t-elle absurde ? Eh bien sachez que jusqu’en 2022, si le nom des cépages étaient bien connus, ce n’était pas le cas pour beaucoup de fruits et de légumes. On achetait des citrons et des poireaux, sans distinguer les variétés. Quelle tristesse ! Moi-même je connaissais quelques sortes de tomates, mais pour la plupart des légumes, mes connaissances frôlaient le néant. Certes, j’avais parfois dans mon panier une extravagante courgette jaune (« Ouaaaaaah ! ») ou une carotte violette (« Diiiingue ! »), mais la fantaisie s’arrêtait là. Et ce manque de diversité n’était pas sans conséquence. Prenons la banane (Attention, fruit exotique : à consommer avec modération !) Quand bien même il existe un millier de variétés, la seule (ou presque) qui était cultivée et exportée vers les pays occidentaux au milieu du XXe siècle était la Gros Michel. Petit bémol : l’uniformité génétique de la banane la rend très vulnérable aux maladies. Frappée par la fusariose dans les années 1950, la Gros Michel qui dominait le marché a donc quasiment disparu. La Cavendish qui l’a remplacée, moins savoureuse, mais plus résistante, a été à son tour atteinte par un champignon. Ainsi, la monoculture a mis en péril par deux fois la production mondiale de ce fruit. Dommage, parce qu’au-delà de nous offrir une diversité infinie de goûts et de couleurs, l’évolution a créé une multitude de variétés végétales pour assurer l’équilibre et la persistance de la Vie.

À l’époque, l’industrie agroalimentaire avait réussi à occulter l’immense variété de fruits et de légumes pour simplifier sa tâche et augmenter ses profits : des produits faciles à cultiver, résistants au transport et se conservant longtemps. Adieu la beauté de la multiplicité, bonjour la monotonie, l’austérité et la fragilité de l’homogénéité.

Heureusement, nous avons compris que l’uniformisation rend la vie fade et vulnérable. Nous avons donc commencé par préciser l’étiquetage des produits en indiquant systématiquement l’espèce (pomme, poire, abricot et j’en passe), mais aussi la variété, ce qui a valorisé et dynamisé la culture de fruits et légumes anciens ou simplement oubliés. Ainsi, aujourd’hui, en 2030, on n’achète plus « juste des carottes ». Non : on choisit la Touchon, la Saint-Valéry, la Küttingen, la Gniff… Je vous mets des oignons, Monsieur ? Plutôt Ailsa Craig, Jaune paille des vertus, ou Sturon ? Comment, votre fille cadette n’aime pas les oignons ? Ni le Keravel, fruité et sucré, ni le Red Baron à la chair fondante, ni le Snowball, frais et craquant ? Votre femme déteste les épinards ? A-t-elle goûté le Haldenstein ? Le Monstrueux de Viroflay ? Le De Guntmadigen ? Et pour le dessert, vous prendrez bien quelques fraises, non ? Nous avons des Amazone, des Madame Moutôt, des Docteur Morère…

Vous l’aurez compris, la cuisine s’est enrichie d’une fabuleuse palette de couleurs, de saveurs, de textures et de parfums. Et en prime, nous avons renforcé la résilience de nos champs et de nos potagers pour assurer notre subsistance, et contribuer à la biodiversité et à la beauté du monde.

Alors, pour accompagner votre gratin de Corne de gatte, je vous sers encore un peu de vin juste rouge… ?

Martin Gunn

N.B. Ah, et en bonus, au lieu d’indiquer « bio » sur les fruits qui n’avaient pas été traités, nous avons apposé sur les fruits conventionnels une étiquette « chimique », avec la liste des pesticides, insecticides et fongicides pulvérisés sur vos quatre heures. Ainsi, nous avons complètement renversé la vapeur : les fruits et légumes « bio » sont devenus la norme, et les produits autrefois « conventionnels » (donc avec plein de produits phytosanitaires) sont devenu des produits « chimiques ». C’est vrai, quoi : pas besoin de mettre un label sur un produit naturel ! Les groseilles de votre jardin, elles ne sont pas bio, mais vous savez qu’elles ne sont pas traitées. Par contre, vous aimeriez bien savoir de quoi est recouverte la belle pomme brillante qui trône fièrement sur son étal et qui ne dit pas un mot sur les multiples douches mortelles qu’elle a subies !

La « Gazette de l’avenir » est un petit exercice d’imagination. À quoi le monde de 2030 pourrait-il ressembler ? En voici une proposition à travers ces nouvelles du futur. Cet article a également été publié dans le journal biennois « Vision 2035 », porte-voix local de la Transition. Pour en savoir plus sur l’importance et le pouvoir de l’imagination, rendez-vous sur cette page.