Aux Ecorcheresses, l’art de l’ancrage

Trans’histoire – juin 2026

Ayant vécu dans une communauté nomade aux quatre coins de l’Europe, affrontant des conditions extrêmes, l’artisane potière Meggie Nora Thiel sait une chose avec certitude : l’humain ne survit pas sans communauté. Aux Écorcheresses, dans le Jura bernois, elle et son mari ont créé un lieu de vie où cette philosophie prend corps au quotidien.

Par Nathalie Ljuslin

Je suis parce que nous sommes. 

Desmond Tutu

Les Écorcheresses ont été de tout temps un lieu de passage. Niché au cœur du Jura bernois, ce hameau a vu transiter les calèches de Bâle à Bellelay et voit aujourd’hui encore passer des pèlerins de Saint-Jacques. Aujourd’hui, le hameau abrite un lieu singulier : la Mayahüsli. Cette ancienne ferme et ses dépendances accueillent Arterra, un atelier de poterie, des chambres pour des personnes de passage — pour quelques jours ou plusieurs années —, un vaste espace commun, une yourte aménagée sous les combles ainsi que plusieurs appartements privatifs. C’est un endroit où s’expérimente une autre manière d’habiter le monde. Mais derrière ce décor se cache aussi l’histoire singulière de Meggie Nora Thiel.

Dès sa jeunesse, Meggie porte en elle une sensibilité aiguë aux injustices. Militante féministe et antinucléaire originaire de Bâle, elle prend un premier envol à 20 ans, en 1977, lorsqu’elle part se former à la poterie à Madrid. Mais c’est à 29 ans que sa vie bascule véritablement : avec son fils de cinq ans, elle décide de tout quitter pour rejoindre une tribu vivant en itinérance au rythme des saisons.

Cette aventure constitue une épreuve d’une intensité rare, aussi forte spirituellement qu’humainement. Elle y traverse des défis humains, comme la promiscuité et des conditions de vie rudimentaires. Son deuxième fils naît en Laponie, par près de –25 °C, à des kilomètres du moindre médecin. Dans cet univers où la survie dépend autant de la solidarité du groupe que des ressources individuelles, Meggie fait l’expérience concrète de l’interdépendance humaine. Elle apprend à vivre au contact de la nature, à se nourrir de plantes sauvages et de produits fermentés, au rythme de pratiques et de rituels ancestraux. Surtout, elle découvre une conviction qui ne la quittera plus : l’être humain n’est pas fait pour survivre seul, mais en communauté.

Meggie dans son atelier de poterie Arterra

La cuisine de la Mayahüsli

De cette expérience radicale naît une sagesse profondément incarnée. Plus qu’un savoir théorique, elle en retire une connaissance inscrite dans le corps, une mémoire vivante de ce dont l’être humain a réellement besoin pour prospérer, loin du superflu. « J’ai appris que la survie n’est pas une affaire individuelle, mais collective », confie-t-elle. Cette leçon, forgée dans l’épreuve et la reliance à l’autre, deviendra le socle sur lequel elle construira la suite de son existence.

Le retour à la « vie réelle », 7 ans plus tard, fut un choc silencieux. Pendant longtemps, elle ne parvint pas à partager avec d’autres cette expérience si différente. Ayant de la peine à vivre de la poterie, elle se forma aussi à la traduction, puis plus tard au coaching et à la formation d’adultes, elle apprit à jongler pour exister en mode sédentaire, jusqu’au jour où l’opportunité d’un ancrage profond se présenta.

La remise et la maison principale de Mayahüsli

Ce lieu, c’est le hameau des Écorcheresses. La maison fut un coup de cœur immédiat : située sur un point culminant de la vallée et à un col, ouverte aux quatre points cardinaux. Meggie et Philippe y emménagent en 2012. Elle dédie ce lieu à sa mère, Maya, réfugiée hongroise qui refit sa vie en Suisse et lui légua les moyens d’acquérir ce petit paradis. Le jour de la vente, l’ancienne propriétaire lui souffla à l’oreille que si elle avait voulu le vendre à elle, c’est parce qu’elle était potière: une reconnaissance incroyable pour l’artisane, validant sa légitimité à prendre soin de cette terre. « C’était comme si le lieu m’avait choisie. Depuis, je ne crois plus au hasard. », se souvient-elle.


Sur ce lieu où au Moyen Âge, les femmes « écorchaient » les sapins et épiceas pour récolter la poix, denrée précieuse qui servait à soigner les blessures et les outils, un lieu pour « prendre soin » a émergé.

Meggie qui allume le feu qui cuira les pièces néolithiques

Prendre soin du vivant, d’abord. Meggie, avec le soutien inconditionnel de son mari, y a planté 22 arbres fruitiers, dans la continuité d’un geste initié bien avant, lorsqu’elle marcha avec un groupe de 30 femmes de la Sicile à Oslo, plantant un arbre tous les 30 km. Replanter est son combat de toujours. « Tu plantes pour les suivant-es », rappelle-t-elle. En toute humilité, elle sait qu’elle ne récoltera peut-être pas les fruits de ce qu’elle sème aujourd’hui. C’est là l’essence même de l’ancrage : agir pour un avenir que l’on ne verra pas forcément.


Cet ancrage se retrouve aussi dans son atelier Arterra, où elle pratique aujourd’hui au quotidien son métier-passion, la poterie. Elle continue encore aujourd’hui à s’émerveiller de tout ce que cet artisanat permet et explore maintenant la poterie néolithique. Utilisant exclusivement de l’argile extraite de la région, elle réalise des cuissons délicates au feu de bois, directement dans son jardin. Un retour aux sources qui lie la terre du sous-sol à la flamme, sans intermédiaire, dans un dialogue brut et respectueux avec les éléments.

Prendre soin des autres, ensuite. Les trois enfants de leur foyer étant grands, Meggie et son mari ont voulu que cette maison reste ouverte. Habituée à la vie collective et profondément attachée à l’accueil, elle l’a transformée en refuge pour les personnes en chemin : stagiaires en poterie ou personnes en transition en quête d’une vie avec plus de sens. Elle prend particulier plaisir à accueillir des apprenant·es- itinérant·es des Sentiers des savoirs. Son parcours atypique, nourri de nomadisme, de reconversions et de pratiques d’accompagnement, lui permet d’offrir bien plus qu’un toit : une écoute, un cadre et parfois un nouvel élan. Ainsi Maxime, la trentaine, qui est arrivé il y a un an et demi pour apprendre la poterie par l’intermédiaire des Sentiers des Savoirs, est aujourd’hui devenu aide indispensable et ami.

Sous les combles, une yourte invite au recueillement. Au fil des saisons, on s’y retrouve (ou dans la forêt quand le temps le permet) pour célébrer les fêtes celtiques, les lunes et les rythmes du vivant. « Il s’agit d’honorer le lieu que l’on habite, de respecter le cycle de la nature et de créer du lien par le partage », explique-t-elle. Pour Meggie, la maison n’est pas un simple bâtiment : c’est un être vivant qui grandit, respire et se renouvelle avec celles et ceux qui l’habitent, même temporairement

Meggie joue un rôle actif dans l’association des Sentiers des savoirs (https://sentiers-des-savoirs.ch/), qui propose de composer un parcours à pied, rythmé par des étapes dapprentissage auprès de passeur·euse·s de savoirs.

🌐 Site internet  : https://norathiel.ch/

Meggie Nora Thiel
L’Oeuchatte 7
2748 Les Ecorcheresses

Téléphone: (0)79 294 87 14
 

 

Prendre soin de soi, enfin. Arrivée récemment à la retraite, Meggie a intégré la leçon majeure de sa vie en communauté nomade : le rituel comme colonne vertébrale de la résilience. Avec Philippe, elle s’accorde régulièrement des temps de retraite et de jeûne pour prendre du recul, faire le point et orienter les mois à venir. L’architecture même de la maison distingue clairement les espaces collectifs des bulles personnelles. « On ne peut prendre soin de la terre et des autres sans préserver des sanctuaires pour se reconstruire », confie-t-elle. La piscine et la sieste y sont sacrées, des moments non négociables pour recharger les batteries.

Aux Écorcheresses, Meggie Thiel a transformé l’expérience du mouvement en culture de l’enracinement. Son parcours rappelle que la résilience ne se construit ni dans l’isolement ni dans l’accumulation, mais dans les liens que l’on tisse avec les autres, avec la terre et avec le temps long. Ici, la transition écologique et solidaire prend le visage d’un verger planté pour les générations futures, d’une maison ouverte aux personnes de passage et d’une attention quotidienne portée au vivant. Une transition incarnée, qui se cultive dans les gestes ordinaires autant que dans les choix de vie. Une manière d’habiter le monde qui tient peut-être en une simple évidence : « Faire soi-même, c’est encore mieux, mais le faire ensemble, c’est essentiel

 

Cette trans’histoire a été écrite dans le cadre d’un séjour organisé par les Sentiers des Savoirs (https://sentiers-des-savoirs.ch/), qui propose de composer un parcours à pied, rythmé par des étapes dapprentissage auprès de passeur·euse·s de savoirs. Ce projet est porté par la Fondation Zoein et l’association Les Sentiers des Savoirs-Suisse.